L’éviction

L’éviction

Le questionnement essentiel de ce texte est qui se retrouve évincé en définitive ?

Emile Loveley, homme de lettres et d’histoire, éprouve son éviction lors d’une journée pluvieuse de décembre. Chétif, dépourvu d’envergure et l’esprit étriqué, il tient entre ses menottes une dépêche bien douloureuse. Son érudition de même que son décorum, lui confèrent présentement flegme et réflexion : “Pourquoi donc vouloir son expulsion ? Lui, qui seconde le ministère depuis ses vingt-cinq printemps et d’encore plus longtemps le suprême empire ?”. Il tourne et retourne son esprit et pèse voire soupèse d’hypothétiques griefs. En définitive, rien ne ressort, si ce n’est un intense épuisement et une douteuse indisposition pour les futures festivités.

Depuis trois jours que Noël est fini, son logis couperosé s’occupe dès l’heure présente des prémices du réveillon. Emile refuse donc de permettre l’existence d’une telle offense personnelle. Il choisit de régler cette contingence selon une méthode propre. En conséquence, il revêt le plus pittoresque de ses vestons, des brodequins colorés et court droit vers l’Elysée. Titre oblige, les portes lui sont prestement ouvertes et nuls soupçons ni questions ne sont prononcés. 

“Ouf, se dit Emile, il semble que l’ordre du jour (ou peut-être est-ce celui du soir) ne soit encore bien imprimé. Peut-il reste t’il encore un peu d’espoir”. Pour lors, il choisit de rencontrer son supérieur, mentor et proche collègue, Ernest Le Perce, un noble zigue dont les prunelles sombres semblent contenir toute l’énergie de l’exécutif. Sévère et serein, il est pour Emile un roc solide sur lequel les flots colériques du pouvoir viennent briser toute leur énergie.

L’entrée d’Emile ne surprend guère Ernest. Celui-ci reçoit notre infortuné rond-de-cuir entre deux requêtes et comme souvent lors de ce genre d’événement, il se compose une expression tourmentée. Une fois le contexte exposé, Emile montre une expression où s’enchevêtre épuisement et dégoût. Ernest lui même en est bouleversé. Il commence donc un discours répété, quoique privé d’exorde :

“Mon cher Emile, depuis que nous nous côtoyons, notre vie s’est généreusement embellie, hum ? Inutile de répondre, c’est une évidence. Nous nous portons mieux et le peuple se porte mieux, de même que notre territoire. Toutefois, le monde bouge et en conséquence, les moeurs voire le peuple entier. Le protocole rendu récemment désuet, un point forcé est devenu exigible. Depuis vingt jours que nous oeuvrons dessus, son dénouement implique des réformes pour notre institution. Le procédé est simple mon cher Emile : lucidité et précision. De nos jours, il convient d’expérimenter un idiome limpide et concis. Souvenez vous en Emile, puisque vous serez dirigé régulièrement vers cette primitive tête de boeuf, l’on dit même qu’elle est égyptienne, quoique de telles sornettes tirent leurs origines des dires de Boson Poulio…”

“Cet événement m’intrigue voire me séduit quelque peu, toutefois qu’en est-il de mon éviction ? intervient une première fois Emile. Puisque vous semblez étouffer mes nombreuses décennies de bons et énergiques services. Je considère même être extrêmement compétent, donc que…”

“J’y viens, j’y viens, rien n’est étouffé je vous le certifie, reprit Ernest sur un ton sirupeux. Donc, nous privilégierons surtout une prose plus directe et proche du peuple. Une telle décision nous conduit près de vous justement, puisque nous ne pouvons ignorer vos nombreux services, qui, comme vous le dites si bien, sont exempts de tout reproches. Notez seulement, combien il est difficile présentement d’effleurer le motif de votre venu contre nulle difficulté. Eh bien, c’est pour ce genre de chose que nous ne pouvons vous conserver sur une nouvelle liste du personnel.”

“C’est ridicule! s’écrit Emile.”

“Pour vous peut-être, poursuit son mentor. Toutefois votre influence projette une ombre, sur notre école depuis de nombreux cycles. Certes une ombre expressive et truculente, elle oppresse tout de même notre nouvelle production.”

Emile est tout chose. Il se sent moqué, humilié voire même cocufié. Il lui reste toutefois un tour en réserve. Impossible pour lui de quitter cet office miteux en despote régressif. En individu consciencieux, il escompte cette conjoncture depuis quelques solstices. Il pousse un profond soupire et notifie son bienheureux prétendu collègue :

“Très bien, puisqu’il est inutile de tergiverser, tu ne vois nulle objection… Oh point ne sert de tirer une telle tête, nous ne sommes plus collègues, juste des proches qui se rencontrent informellement. Donc, je pense qu’il ne me reste plus que mes pleurs pour émouvoir les chroniqueurs ou quelques nouvellistes de ton entreprise juteuse… Tu me suis, j’espère ?”

Emile conclut son propos d’un petit clin d’oeil lugubre. Gêné, le doyen devient brusquement moins doucereux. Il perd même en douceur ce qu’il recueille en froideur. D’une voix emplie de trémolo, il tente une riposte :

“Je pense surtout Emile, que tu ignore ce que tu dis. Il est sûr que notre discussion n’est point des plus douces, toutefois je pense que tu es sur le point de créer plus de problèmes que d’en résoudre, surtout pour toi.”

“Oh inutile de jouer ce petit jeu entre nous, s’emporte l’extorqueur. Tu n’ignores en rien les enjeux de ce petit négoce. Tu y perds bien plus que moi. Terminé les petits suppléments pécuniers, finies les éphémères excursions le long des côtes bretonnes. Enfin, ton titre risque d’être révoqué, c’est même sûr. Tu risques ensuite de jongler entre cours, jurés et juridictions, de rembourser tes “économies”, de souiller ton nom et ruiner une section de l’existence de tes rejetons !”

Les mots d’Emile sont durs, empreints d’une colère longtemps refoulée. Difficile d’en dire de même pour Ernest. Prétendre que ces nouvelles perspectives ne le séduisent guère est ici un euphémisme. Lui qui est communément quiet et réfléchi est en ce moment coi et livide. Soucieux de l’efficience de ses propos, son interlocuteur continue d’une nouvelle impulsion rhétorique :

“Supprimer l’historique de tes petits négoces ? Hors de question. Tout est soigneusement enregistré et répertorié sur un cloud sécurisé, il n’est guère difficile de détourner un détournement lorsqu’il est mis entre les pognes de novices. Si je tombe, nous tombons tous les deux, comment crois-tu que je sois resté ici plus de deux décennies ? Pour mon idiome si “pittoresque et truculent” ? Différencier les collègues des fédérés est une chose qui impose subtilités, influences et un peu de foi, qu’en dis tu ?”

Ernest n’en dit rien. Présentement, le symbole de l’institution, le roc de nombre de ses disciples, bref, l’élocution personnifié ; n’est plus que l’ombre de lui même. Recroquevillé sur son siège, l’expression roide, il semble déchoir physiquement. Tout juste murmure-t-il quelque indistinct : “Que veux-tu de moi ?”.

“Oh mon cher Ernest, trois fois rien. Je ne veux en rien vous enlever cette petite rente. Non l’unique chose que je désire est de rester œuvrer ici, non loin de votre petit doigt. Je pense que les époques futures me procureront cette “lucidité et concision” que vous recherchez. Si vous deviez vous délester de quelques énergumènes, je pense détenir le nom de plus d’une personne frivole et superficielle. Que dites-vous de Josse Fleuron?”

“Eh bien… c’est une idée… fort possible et…”

“Merveilleux ! Voyez comme il n’est en rien difficile de régler nos différends posément. Sur ces mots, il vous échoit donc de prendre une décision. Conservez non loin de vos neurones engourdis toutefois, les renseignements que je viens de vous fournir. Tout oubli risque de vous conduire vers un funeste destin. Chose fort inopportune pour nous deux. Je vous quitte ici, le réveillon nécessite tellement de temps, que je risque des ennuis domestiques. Prenez soin de vous et surtout souvenez-vous : Josse Fleuron, un excellent spécimen.”

Sur ces derniers mots, Emile retourne réjoui vers son domicile, l’expression bienheureuse et un petit sourire en coin. Pour lui, c’est une certitude, le premier du mois contigu indique le début d’une très bonne période.


“Tout cela est absurde, non, aberrant est un terme sans doute préférable. Comment pouvez-vous passer le nouvel an après un tel affront ?”

Un excellent énergumène, tu parles ! pense alors Ernest Le Perce. Sa journée n’est pas prêt de s’achever, son mal de tête non plus, par là même. Pourtant, mêlant flegme et courage, le valeureux doyen entreprend de recommencer de plus belle son ergotage, tout en s’assurant de l’adapter convenablement au nouveau personnage :

“Mon cher Josse, nous nous fréquentons dans ce cercle très fermé et notre attachement a généreusement progressé, n’est ce pas ? Aucune réponse n’est pressante dans le cas présent, car c’est d’une clarté flagrante, à l’opposé de vos propos, lesquels composent la base de votre venu… 

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