Une belle journée

Une belle journée

Aujourd’hui est une journée banale. Le temps est clair, l’air est sec et le climat suffisamment tempéré pour s’offrir le luxe de méditer sur les bancs du parc Halonzo. Tout a débuté comme chaque jour : je me suis levé, ai déjeuné frugalement, fait un long détour hygiénique dans la salle de bain, jeté un rapide coup d’oeil par l’une des fenêtres de mon appartement et jugé la météo tant agréable que j’en ai modifié le déroulement de ma matinée. Quelques volées de marches précédées d’un rapide échange avec la vénérable Mme Pinope, m’ont conduits sur l’une des assises inconfortables parsemant l’étendue boisée du centre-ville. Il est 11h et comme souvent en l’absence de dessein, je me contente d’observer les badauds. A leur vue, j’imagine leur quotidien, m’invente des histoires, sinon la leur et tend à imaginer ma vie insignifiante sous un angle bien différent. 

Actuellement, une dame entre deux âges avancés, se profile aux extrémités de mon champ de vision. Ses cheveux grisonnant, s’agitent sous la bise matinale. Son regard gracieux est caché derrière de larges lunettes à la monture vétuste. Vêtue d’un ancien manteau à chevrons et d’une robe bleue, elle avance voûté portant avec peine un panier empli de victuailles ; visiblement elle revient du marché. J’entends déjà les commerçants y apostropher leurs hypothétiques clients, vendant et sur-vendant chacun de leur produit. L’atmosphère y est chargé de bruits, d’odeurs hétéroclites et d’individus dissemblables. Pourtant au milieu de ce maelstrom de vie et d’activité, se trouve cette dame, Hélène, s’arrêtant devant chaque étal et échangeant avec leurs propriétaires. 

Chaque semaine, la même rengaine : après un déjeuner garni et une toilette exhaustive, Hélène s’engouffre dans la gueule de l’ascenseur et descend les trois étages qui la sépare de la vie commune. Une fois traversé le hall, salué ce cher Mr Constant, concierge depuis huit ans dans ce respectable bâtiment, Hélène rejoint l’une des deux artères du centre-ville, convertie une fois par semaine en marché populaire. Elle y retrouve ses amies et son amant de longue date, Albert. Un brave homme que ce Albert, il connaît Hélène depuis bientôt 10 ans et n’a jamais eu maille à partir en sa compagnie. 

A dix heures aujourd’hui, il a comme d’habitude retrouvé sa belle Hélène près du stand de poissons, où trônait fièrement en ce jour radieu, un vertébré bien moins attachant : une morue de taille considérable. Enjoué et boute en train de surcroît, il faillit, à la vue de l’animal odorant, commettre le premier impair relationnel en une décennie de vie quasi-commune. Alors qu’il saluait sa tendre amie, le senior ne pouvait s’empêcher de scruter l’étal de poiscailles et particulièrement le corps mou et grisâtre de l’animal déprécié. Une telle attention fit réagir son vendeur et bourreau :

– Intéressé cher monsieur ? Mon fils l’a pêché hier soir, directement dans les eaux écumeuses de l’Atlantique, déclara l’homme au teint rubicond.
– Ah, euh, vous m’en voyez ravie de l’apprendre, toutefois…
– Tu comptes nous cuisiner du mérou pour ce soir Albert ? La taille de celui-là est quand même inhabituel.
– Ah, mais chère madame, nous ne parlons point là du prince des bouffons, mais de la reine des morues. Admirez ce profil souple et élégant, cette robe argentée et sémillante, cette expression unique et rassurante ! Vous pouvez déjà imaginé sa texture douce, juteuse et délectable.
– Oh, c’est vrai…
– Cette présentation est intéressante, s’empressa d’enchaîner Albert, mais nous ne sommes pas là pour du poisson aujourd’hui. Cette semaine ce sera plutôt… de la volaille, désolé.

Et sur ce mensonge ridicule, il tourna les talons entraînant sa maîtresse par le coude, la faisant trébucher par là-même et commença à se diriger plus au fond de l’allée commerçante. Cette histoire de mérou et de morue, souple et raffinée lui avait toutefois retourné le cerveau. Tandis qu’Hélène lui posait une question sur la cuisson des chapons, pour lequel son avis semblait capital, Albert se demandait surtout comment les marchands et autres négociant pouvaient débiter de telles sornettes à la minute. Une interrogation qui sans le vouloir, érigea une certaine proximité avec celle du négociant tout juste abandonné. 

Pour Jean-Michel, surnommé par tout le monde (y compris son propre fils) Jean-Mi et occasionnellement Jami, le monde pouvait être perçu de manière très dichotomique : les vendeurs et les acheteurs. Les prédateurs et les proies. Alors qu’il venait de laisser filer une paire de pigeon roucoulant, il sondait son esprit étriqué à la recherche de la moindre information concernant les prétendues avantages gustatifs de la volaille sur la morue. Comment pouvait-on ne serait-ce qu’essayer de comparer l’incomparable ? Pensa-t-il en caressant douteusement sa naïade étalée sur son lit glacé. Jean-Mi aimait la simplicité et l’appliquait à son quotidien. Cette matinée ensoleillée n’avait pas dérogé à ses habitudes, aussi s’était-il levé de bonne heure et de bonne humeur, pris un généreux déjeuner puis une douche revigorante. Très revigorante à vrai dire, puisqu’il avait fini son passage sous le jet d’eau saumâtre à pester moults imprécations à l’égard de son voisin alsacien, Mr Wendling, alors occupé à faire couler son bain.

Au moins aussi brave et sympathique qu’Albert, Philipp Wendling ne partage pourtant aucun lien de parenté avec ce dernier. Ancien gardien de la patrie, il perdit une partie de son appétence pour Bartrok au moment où une détonation lui perça les tympans. Cependant, dire que Mr. Wendling est sourd reviendrait à dire que Mr. Montagné est borgne et atteint d’un important strabisme. En vérité, Mr. Wendling entend. Pas très bien toutefois. En fait, très mal ; un pigeon pourrait s’écraser sur la fenêtre surplombant sa baignoire et c’est à peine s’y Mr. Wendling réagirait.

Actuellement, c’est l’une des deux raisons pour laquelle, le brave homme continue de se prélasser dans l’eau chaude, alors même que son voisin mécontent, une serviette enroulé autour du buste, tambourine à sa porte vigoureusement. La deuxième raison étant que les deux hommes se détestent et même si l’alsacien avait perçu ne serait-ce qu’un infime échantillon des anathèmes de son voisin, il se serait contenter de faire l’autruche. 

Les minutes passèrent. Au bout d’un quart d’heure baigné d’un silence cotonneux, Mr. Wendling considéra être frais et d’attaque pour la journée. Le temps s’annonçait radieux, le ciel était dégagé et la température, printanière. En forme pour son âge vénérable, Mr. Wendling préférait, depuis de longues dates, descendre l’étroite cage d’escalier plutôt que de subir l’ascenseur pachydermique. Arrivé au premier palier, il échangea les banalités du jour avec Marianne, une veuve d’un âge indéfini, avec qui il n’entretenait rien de plus qu’une entente cordiale. Une entente que l’on retrouve souvent dans bien des relations inter-voisins et cristallisée dans une fête homonyme, pleine de faux-semblants.

Une fois dehors, l’activité bourdonnante de la ville essaya comme chaque jour d’outrepasser les barrières de son handicap, avec pour seul résultat des sons étouffés, comprimés par ses cochlées endommagées et une réalité bien insipide. Reste qu’il faisait beau, aussi décida-t-il de faire un détour par le parc Halonzo pour en contempler la splendeur. Les odeurs conjointes de l’humus, l’humidité et des feuilles, lui apportèrent une décontraction bienvenue. Il décida ainsi de s’asseoir sur l’un des nombreux bancs du petit bois pour observer la vie suivre son cours. 

Immobile, l’esprit vagabondant au rythme de mes mouvements oculaires, je surpris un écureuil et une bande de moineaux picorant les restes d’une baguette premier prix, lorsque je me levai pour aider la ménagère fatiguée à porter son lourd panier d’osier. Dans le silence ouaté de mon existence, me parvient à présent un remerciement assourdi. Je réponds en souriant que c’est une chose bien normale et qu’il faudrait être le plus mal-léché des ours pour laisser une dame dans l’embarras, quelque soit son âge. Elle rit et alors que j’accepte de porter sa pesante corbeille de vivre jusque chez elle, je sens déjà que la journée s’annonce radieuse.

Pour l’anecdote, cet instant de vie a été écrit en 2h15 à peu près via l’écriture semi-automatique. Je ne sais si c’est lent ou rapide, toutefois je n’y ai pas inclus les trente minutes qu’il m’a fallu pour formuler la fin (le passage entre le point de vue externe et interne, qui, si ce n’est pas clair, sont les mêmes personnages).

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